Ces écrits, au-delà de leur proximité thématique perceptible, partagent un second prisme d’interprétation, d’autant plus idoine : chacun, dans un registre qui lui appartient, décèle dans la pratique et l’étude de l’architecture ou du bâti au sens plus large, notamment depuis la modernité, sa propre forme d’hégémonie.
Choplin et Simay emploient explicitement ce terme, en l’empruntant au théoricien marxiste Antonio Gramsci, pour qualifier une catégorie de matériaux qui dominent le monde de la construction et ainsi fixent les conditions du monde bâti et « contraignent les formes actuelles de vie[1]. » L’architecte, enseignant et chercheur Philippe Rahm, dénonce, lui, une hégémonie du récit, axée sur le caractère culturel et social de l’architecture, au détriment d’une approche naturelle, qu’il qualifie « de matérielle ou de réelle, d’objective, d’environnementale ou d’écologique.[2] » Paul Landauer, architecte, enseignant et chercheur aussi, constate l’hégémonie de la pratique de la tabula rasa, qui depuis plus d’un siècle et demi a intégralement supplanté la vision albertienne d’un art de bâtir « qui relevait à la fois de la construction et de la réparation, de la permanence et du rite[3] ».
Un même diagnostic, trois généalogies.
Chacun à sa manière, ces auteurs ouvrent sur le même constat d’urgence. Landauer désigne le paradoxe « il faudrait construire un monde nouveau, mais nous n’avons plus les moyens de le faire[4] » : la crise climatique rend la table rase elle-même intenable, autant pour des raisons morales que matérielles. Choplin et Simay pointent une urgence d’un autre ordre : celle d’une « ignorance méthodiquement organisée qui nous décharge de toute responsabilité[5] », jusqu’à ce que le dérèglement climatique nous y confronte très concrètement : passoires et bouilloires thermiques, des bâtiments qui subissent canicules, pluies violentes, grands froids et autres manifestations météorologiques extrêmes. Rahm présente son Histoire naturelle (une adaptation accompagnée par le Pavillon de l’Arsenal de sa thèse soutenue en 2019 à Paris-Saclay) comme directement motivée par « les préoccupations contemporaines face au changement climatique, à la fragilité écologique du monde terrestre et au retour des épidémies.[6]»
À partir de ce diagnostic commun, une urgence environnementale qui doit faire basculer notre rapport à la construction, chaque ouvrage développe sa propre généalogie des responsabilités, passées et présentes, en jeu.
Une hégémonie matérielle et capitaliste: Choplin & Simay
« Suivre les matériaux invite à décentrer le regard pour observer, en divers lieux stratégiques de la planète, les flux globalisés, les logiques territoriales et les impacts environnementaux du secteur de la construction ».
Choplin et Simay inscrivent leur ouvrage dans le tournant matériel, et nous incitent à observer comment les matières façonnent nos rapports sociaux, politiques et culturels. Leur catalogue insiste sur sa lecture politique, et son classement articule trois catégories: les matériaux hégémoniques (le béton, l’acier, le verre, la tôle et le plastique) devenus incontournables à l’échelle mondiale depuis le XIXe siècle, les matériaux subalternes vassalisés (colles, adjuvants, bois-résidu, marbre, céramique) conçus et exploités au service des matériaux hégémoniques, et enfin les matériaux subalternes récalcitrants (la terre, la paille, la pierre sèche) situés en marge en raison d’une rentabilité jugée trop faible ou d’une résistance à la standardisation, mais qui recèlent le potentiel d’une manière autre de construire, ancrée dans le temps dans le contexte.
Ce catalogue critique, grâce aux regards et aux compétences croisés de ses auteurs, décortique et décrit l’inscription des matériaux recensés dans un maillage sensiblement plus vaste, et parfois même insoupçonné, que la simple chaine industrielle du bâtiment. Ce compte rendu cartographie un réseau tentaculaire d’enjeux et d’attaches pour conclure sur un plaidoyer pour une vigilance professionnelle et citoyenne accrue, accompagné d’un réinvestissement du vernaculaire. Une approche composite, où le matériau est intégré au processus plutôt que de le dominer, qui semble incarnée par le projet du gymnase de Kawéni, du collectif Encore Heureux à Mayotte, qui s’appuie notamment sur la réhabilitation de la filière de la brique de terre compressée dans l’objectif pluriel d’alimenter l’économie du département, de diminuer la dépendance des matériaux importés tout en favorisant une architecture « frugale et respectueuse de l’environnement. [7] »
Une hégémonie de la pratique, la tabula rasa : Landauer
Pour élargir le champ de l'architecture face à l'urgence écologique, Landauer propose de réinvestir trois domaines que la modernité en a progressivement exclus : la maintenance, la préparation des sols et les rites associés à l'art de bâtir. Loin d’être une invention contemporaine, ces trois dimensions occupaient déjà une place centrale dans le tout premier traité d'architecture après Vitruve, le De re aedificatoria de Leon Battista Alberti (1485). Le premier livre du traité s'ouvre sur la préparation du sol et le dernier se referme sur la restauratio, soit la maintenance et la réparation de l’existant. Cette boucle construction/réparation s’inscrit dans la forme même de l'ouvrage fondateur, et traversé par une attention aux rites accompagnateurs de l’art d’édifier dans l’Antiquité où Alberti « présente l'architecture comme un acte fondamental destiné à compenser la finitude du monde tout en assurant, par différents cérémoniels, un lien entre les générations.[8] »
Cette voie a disparu à mesure que les modernes privilégiaient le nouveau, le remplacement de l’existant par le meilleur, une démarche aux nombreux détracteurs, dont Walter Benjamin, qui l’a qualifiée « d’urbanisme cannibale[9] », mais dont les partisans, tels que Sigfried Giedion[10], soutenaient le caractère vital à la survie de la ville face, notamment à l’arrivée de l’automobile.
Landauer distingue quatre périodes, depuis le milieu du XIXe siècle (les débuts de la modernité industrielle), autant d’étapes dans l’évolution des rapports entre l’architecture et les existants: la démolition (1851-1972), où les avancées technologiques facilitent la démolition et par voie de conséquences le projet architectural ; l'expiation (1968-1990), où, à la suite bombardements de la Seconde Guerre mondiale, les architectes composent, sans y renoncer, avec le ‘péché originel’ de la table rase ; la sidération (1966-2004), où la désindustrialisation de la fin du XXe siècle engendre une fascination pour la ruine ; enfin la dilapidation (à partir de 2006), période actuelle et sans date de fin, où le régime du capitalisme industriel achève de vider la démolition de sa part créative. L’auteur poursuit avec l’ébauche d’un futur possible, grâce à une recension de processus puisés dans un dialogue entre le présent et des temps révolus et toujours avec l’appui de supports hétérogènes – chantier, fait médiatique, image, essai, manifeste, exposition, récit. Il montre ainsi que l’histoire de l’architecture, et ses leçons, ne se construisent pas à travers un seul type d’événement.
Un constat de Landauer mérite d'être souligné : une attention bien plus importante a toujours été portée, dans cette histoire de l'architecture, au processus de construction qu'à celui qui rend possible l'émergence de nouveaux édifices : le processus de démolition lui-même. La table rase, écrit-il, a fonctionné comme un « principe général d'auto-fondation » abondamment discuté sur le plan philosophique, « laissant parfois de côté la part très concrète de cette même tabula rasa ». Il y a là, en miroir, la même hégémonie du récit que dénonce Choplin et Simay, ainsi que Rahm, mais à une autre échelle : un geste matériel et concret, la démolition, systématiquement effacé au profit d'un discours qui lui est préféré.
Une hégémonie du récit : Rahm
« L'architecture n'est donc fondamentalement pas une "construction sociale", faite de signes ou de symboles culturels, mais bien une construction physiologique qui protège l'être humain des excès climatiques. »
Rahm ouvre son propos par une affirmation dénuée d’ambiguïté, qui confère à un moment précis – le tournant postmoderne, quand Roberto Venturi et Aldo Rossi détournent l’architecture du fonctionnalisme et du positivisme moderne vers la mémoire, le symbolique, l’identité – la responsabilité de l’occultation, de la contrainte qu’il dénonce.
La démonstration est d’autant plus nette autour du cas haussmannien, présent tant chez Rahm que Landauer. Alors que ce dernier l’emploie pour mettre en évidence le caractère rudimentaire des outils de démolition à l’œuvre dans ces travaux, le premier s’y appuie pour trancher une controverse historiographique où il ne se contente pas de préférer l’hygiène à la politique, mais construit une généalogie qui explique la montée en puissance de l’argumentaire policier (défendu progressivement à partir des années 1960 par Gutkind, Rossi, Lefebvre et Foucault) par la découverte puis la généralisation de la pénicilline dans les années 1950 qui aurait vidé le projet sanitaire d’Haussmann de sa raison d’être et laissé libre champ à une lecture critique et politique. Cette argumentation pourtant habile glisse d’un constat plausible (pourquoi telle lecture s’est imposée à tel moment) à une conclusion qui ne peut être définitivement démontrée (donc telle lecture est infondée).
Ce geste n’est pas unique dans son genre dans cet écrit qui offre par ailleurs un éclairage rigoureux sur l’histoire de l’architecture à travers ses « propriétés immanentes et matérielles », que l’auteur situe « en deçà de l’esthétique, du culturel et du politique[11] », mais toutefois ancré dans le maintien d’une dichotomie nature/culture. Tout en dénonçant un récit hégémonique, l’auteur peut sembler vouloir lui substituer le sien.
Néanmoins, Rahm mobilise de nombreuses sources pour étayer ses réflexions et fait ainsi émerger à travers l’histoire un maillage de liens, jusqu’alors latents, entre des conditions environnementales et des pratiques constructives. En s’appuyant sur les réflexions de Gottfried Semper, théoricien du principe d’ornement, il développe et explicite le rôle fonctionnel de ce dernier (des tentures et des tapisseries, notamment) dans la régulation thermique des intérieurs. Les recherches d’Aïnhoa Nicolas s’y réfèrent d’ailleurs expressément dans l’argumentaire qui motive le prototypage et le brevetage de matériaux isolants issus de traditions constructives anciennes.
Le projet du collectif Encore Heureux et les tentures isolantes vernaculaires d’Aïnhoa Nicolas ne referment aucune des trois hégémonies décrites ici, ils les traversent plutôt toutes les trois à la fois sans jamais s’y réduire. La brique de terre utilisée dans l’édification du gymnase de Kawéni répond au récit hégémonique en réhabilitant une matière longtemps jugée mineure, à la pratique de la tabula rasa en réinvestissant une filière plutôt qu’en l’important, et à l’hégémonie capitaliste en ancrant la construction dans une économie locale plutôt que de la soumettre aux flux globalisés. Les isolants qu’Aïnhoa Nicolas tire des travaux de Semper sur la tenture et l’ornement accomplissent un geste voisin à une autre échelle : ils redonnent un statut architectural à un savoir-faire que l’histoire a relégué au décoratif et que le capital a jugé rétrograde, pour le faire de nouveau porter une fonction structurelle et environnementale.
Ces deux gestes n'ont pas attendu que soient nommées les trois hégémonies pour exister. Ils les réunissaient déjà, dans la pratique, avant même que la lecture croisée de ces trois ouvrages ne vienne leur donner un vocabulaire. C'est peut-être là ce que ces lectures, en dernier lieu, permettent le mieux : non pas trancher entre récit, pratique et rapport de force, mais donner à voir combien la question matérielle, posée par Nicola Delon et Aïnhoa Nicolas dans ces échanges, oblige à les tenir tous les trois en même temps. Reste à savoir ce que cette exigence transforme, concrètement, dans la hiérarchie des préoccupations d'une pratique architecturale contemporaine — la leur, comme celle de tant d'autres.
[1] Choplin, A, Simay, P (2026). Matériaux, un catalogue critique. Construire le monde autrement. Paris, Cahiers libres La Découverte. 2026. p. 11.
[2] Ibid. p. 23.
[3] Rahm, P. (2020) Histoire naturelle de l’architecture. Comment le climat, les épidémies et l’énergie ont façonné la ville et les bâtiments. Paris, Éditions Points, 2023. p. 14.
[4] Landauer, P. (2025) Post-demolition. L’architecture face aux nouvelles ruines. Paris, Building Books. p. 11.
[5] Landauer, P. p. 7.
[6] Choplin, A, Simay, P (2026). p. 10.
[7] Rahm, P. (2020). p. 16.
[8] https://encoreheureux.org/en/projects/gymnase-de-kaweni
[9] Landauer (2025), p. 10.
[10] Walter Benjamin, lettre à Theodor W. Adorno du 27 février 1936 citée par Gérard Raulet, Le Caractère destructeur. Esthétique, théologie et politique chez Walter Benjamin, Paris, Aubier, 1997.
[11] Giedion, S. (1941) Espace, temps, architecture, trad. I. Lebeer et F. Rosset, Paris, Denoël, 1990.
[12] Rahm, P. (2023), p.16